Gisela PANKOW un "clin d'œil" sur son approche psychothérapeutique de la psychose texte rédigé par le Docteur PUGET en avril 1979 l
Le lundi 26 avril 1937, Guernica, centre de la tradition culturelle basque, célébrait avec toute la joie et l'entrain d'une fête païenne son marché au bétail hebdomadaire. Les églises étaient remplies de la cohue habituelle des fidèles adressant leurs prières au Tout-Puissance, qui assistaient aux cérémonies religieuses. Les vergers et les champs alentours n'étaient que scènes bucoliques et pastorales. Et c'est sur cette arcadie idyllique qu'ont été brutalement lancées toutes les horreurs d'une guerre atroce : durant trois heures un quart une puissante escadrille d'avions allemands n'a cessé de déverser bombes et projectiles incendiaires anéantissant l'ancienne capitale basque. De nombreux survivants civils s'enfuirent alors de Guernica transformée en un immense brasier. La protection de soi que sous-entend cet exode constitue ainsi une réaction au danger qui menace la vie de l'être humain. Sur le plan de la survie il "migre" vers un ailleurs spatial où lui seront offertes les conditions sécurisantes d'une existence paisible tout en conservant la même identité. Mais pour celui auquel la possibilité d'une fuite est vaine ou inacceptable il reste parfois, comme le souligne Gisela PANKOW la faculté de "changer de peau". L'incroyable histoire du Réseau de l'Orchestre Rouge en donne la preuve. A Berlin en 1941, "Rote Kapelle", l'Orchestre Rouge, c'est le nom donné par les Nazis au groupe des stations mystérieuses d'émetteurs. L'Orchestre Rouge, c'est "Coro" et "Arwid" qui dirigent ce Réseau Berlinois en liaison avec "Kent", Chef du Bureau de Bruxelles. Coro, qui joue le rôle de chef est capitaine dans la Lutwaffe - il a un poste au Ministère de l'air, au Forschungsamt crée par Goering - et s'appelle Harold Schulze-Boysen. Arwid qui est le spécialiste économique de l'Orchestre Rouge occupe le poste de directeur au Ministère du Reich pour l'économie et le ravitaillement - Il se nomme Herr Doktor Harnack. Quant à Kent, alias Dupuis, alias le brun, alias Jean Morel ou Alfonse de Barientos, il s'appelle en réalité Victor Sukulow. Commandant tous trois à une centaine d'agents, ils vont pendant près de trois ans transmettre à Moscou
En prenant l'exemple du Réseau de l'Orchestre Rouge, nous saisissons cette capacité que possède le sujet sain, menacé dans son existence, d'échapper à une situation extrême en "changeant de peau" tout en gardant cependant accès au monde du désir. Si l'on a assez de santé psychique, nous dit Gisela PANKOW, c'est-à-dire si l'on supporte de changer de "contenant" tout en gardant son "contenu" propre, tout se passera bien. Le "clivage forcé" est réversible. L'épigraphe "Je est un autre", empruntée à RIMBAUD n'y trouve pas ici sa justification ; chaque membre du Réseau demeure lui-même avec un contenu inébranlable tout en changeant de "contenant"…. C'est dans ce contexte que je voudrais présenter un deuxième exemple de "clivage réversible", emprunté au roman de Julien GREEN : "Si j'étais vous". Dominé tout au long de sa vie par la hantise de la mort, tout s'y passe, pour l'auteur, comme si chacun se trouvait posté au centre de l'intolérable dans un monde implacablement condamné. C'est en définitive l'angoisse, la double angoisse de ne pouvoir échapper ni à son destin particulier, ni à la dure nécessité de la mort, et de se trouver seul dans un univers incompréhensible qui constitue cette menace intérieure permanente auquel Julien GREEN va tenter d'échapper en créant Fabien Especel, principal personnage de son roman, qui peut changer d'identité contre celle qu'il lui convient d'élire. Par trois fois le héros de Julien GREEN "changera de peau" en devenant tour à tour Monsieur Poujars, Paul Esmenard et enfin Emmanuel Fruges ; mais malgré ce, Fabien demeure lui-même - ni la chair ni la magie ne le libèrent de son être. Cette œuvre révèle admirablement bien qu'au-delà des différents contenants épisodiquement "assimilés", le contenu reste et demeure inébranlable. Nul n'en est plus convaincu que Julien GREEN et le jeu douloureux auquel il se livre dans "Si j'étais vous" se révèle comme une ultime tentative de ce qui, en lui, résiste encore à ses plus fermes convictions. Ces deux exemples différents qui révèlent un clivage réversible entre un contenant "assimilé" et un contenu inébranlable témoignent de la possibilité octroyée au sujet sain de s'ouvrir parfois à une autre manière d'être. "Si l'on jouit d'une solide santé, on peut "changer de peau" tout en gardant accès au monde de l'avoir, c'est-à-dire au monde du désir qui implique les objets libidinaux" (Gisela PANKOW - 1978) Sans une telle possibilité de s'ouvrir à une autre manière d'être, d'accéder à un autre mode d'existence, l'existence humaine ne serait pas supportable. Mais, ajoute Gisela PANKOW "pour le schizophrène "changer de peau" veut dire : entrer dans une autre manière d'être, d'où très souvent, sans une aide médicale, on ne revient pas. Ainsi le "changement de peau entraîne-t-il un changement radical dans l'espace vécu de l'être". Poète et surréaliste, cinquante deux ans durant, Antonin ARTAUD qui souffrit et mourut d'une maladie mentale fut un douloureux, un errant de la pensée et du corps, offrant dans ses œuvres des exemples saisissants de cette "difficulté d'être en esprit et d'être en corps". Sa poésie est Expérience de Ne pas Etre : expérience du vide et du Néant, expérience du déchirement de la vie, qui comme un tissu s'ouvre en croix… Cinquante deux ans, il vivra ce noyau de Vide au centre de son être, ce noyau de mort au centre de son corps, nous livrant ainsi cette "dissociation" du corps vécu où conduit la tragédie de la psychose. "J'ignore ce que c'est que les choses, j'ignore tout état humain, rien du monde ne tourne pour moi, ne tourne en moi. Je souffre affreusement de la vie. Il n'y a pas d'état que je puisse atteindre. Et très certainement je suis mort depuis longtemps, je suis déjà suicidé. (…) Je ne sens pas l'appétit de la mort, je sens l'appétit de Ne pas Etre". Le mal "en être-esprit" d'Antonin ARTAUD trouve sa saisie, son incarnation dans le mal d'être-corps : l'éclatement de l'esprit s'incarne alors dans le corps devenu cadavre, tumulus de chair. Il vivra désormais cette expérience intérieure de l'Homme qui a perdu "son corps de chair molle", la poursuivant et l'exprimant jusqu'à sa mort à travers la poésie et le théâtre au prix du délire des images, au prix de la folie "L'espace le temps l'être le non-être le moi le pas moi ; il y a quelque chose qui est quelque chose et que je sens à ce que ça veut SORTIR la présence de ma douleur de corps…."
"Etre" - "Non-être" - "Exister" ? Rien de plus brefs que ces mots. Rien de plus expressifs aussi. Ils n'auraient même pas besoin d'être prononcé tant la présence effective d'autrui face à nous "affirme" inévitablement son existence. Penser autrui comme existant, c'est se penser alors soi-même comme le percevant en tant que tel. Mais qu'en est-il au juste de cette perception ? En d'autres termes, l'existence du tiers que nous côtoyons signifie-t-elle vraiment ce qu'elle prétend ? car exister ce n'est pas seulement être, mais être là, être en situation dans des rapports déterminés avec le monde et avec d'autres êtres. Tout "l'être" de l'homme c'est, suivant la formule de HEIDEGGER, "d'être dans le monde", et nous sommes dans le monde par le corps, non pas uniquement le corps physique qui existe concrètement mais aussi le "corps vécu", comme le souligne Simone DE BEAUVOIR, et le "corps habité, condition de notre être au monde" comme le précise Gisela PANKOW. Comprenons alors que la problématique ici désignée dans l'esprit d'une phénoménologie existentielle, engage "l'être" de l'homme dans son rapport au monde, rapport inhérent au corps. Corps comme volume dans l'espace et espace occupé par le corps. L'espace corporel s'instaure et se signifie privilégiant dès lors le statut de la forme avec sa frontière de démarcation, sa limite entre un "dehors" et un "dedans". Cette bi-polarité du "dehors" et du "dedans" dévoilent des structures spatiales, espace du corps et espace extérieur, qui définissent des modalités "d'être au monde" et d'habiter. On se souviendra à cet effet de la question posée par Gisela PANKOW (dans l'Homme et sa Psychose) "Comment le malade mental habite-t-il son corps ? (…) comment éprouve-t-il cet état d'être dans le monde". Plus loin, elle notera à propos d'un cas de psychothérapie analytique chez une femme de 30 ans : " (…) Le "dedans" devient donc le "dehors". Il en résulte une cassure caractéristique de l'expérience psychotique du monde. Dans mes travaux, j'ai employé le mot SPALTUNG, "dissociation" pour désigner cette cassure dans l'image du corps". Pour Gisela PANKOW en effet, le concept de dissociation ou SPALTUNG ne saurait se comprendre à partir d'une théorie dogmatique de la psychose mais doit être reformulé, avant tout au niveau de l'image du corps : " Par le terme de dissociation je définis la destruction de l'image du corps telle que ses parties perdent leur lien avec le tout pour réapparaître dans le monde extérieur. C'est cette absence de lien entre le dedans et le dehors qui caractérise la schizophrénie ; il n'y a pas de chaînes d'association permettant de retrouver le lien entre les débris de tels mondes détruits. (…) Si le malade peut, grâce à l'intervention thérapeutique, rétablir l'unité du corps détruit, il peut apprendre à l'HABITER. Tout notre effort visera à réunifier ce dynamisme du corps, de façon à ce que celui-ci, se saisissant comme désir, retrouve son image et entre dans le domaine du temps".
Ce que nous dit Pierre FEDIDA dans son article "L'anatomie dans la Psychanalyse" semblerait rejoindre cette position. "C'est dans l'esprit d'une phénoménologie ou selon l'intuition existentielle d'un Soi Corporel que l'on vient si souvent à parler de morcellement, de désintégration, de déstructuration chez le psychotique. Mais loin d'être interprétatives - au sens analytique du terme - ces notions relèvent d'une psychopathologie descriptive privilégiant le statut de la forme sur celui du sens". La référence phénoménologique est de fait ici primordiale et les concepts théoriques avancés par Gisela PANKOW gagnent à se concevoir alors comme relevant d'une conception dynamique de la forme (Gestalt). Dans ces conditions, on conçoit tout-à-fait qu'une connaissance approfondie de la psychanalyse freudienne articulée à une approche de la philosophie de l'existence l'ait conduite à caractériser sa méthode de travail analytique comme une "structuration dynamique de l'image du corps", méthode que nous tenterons de reprendre dans le chapître II pour ne pas en déformer le sens. Ce sont en effet les hypothèses de travail avancées par Gisela PANKOW dans "l'Homme et sa Psychose" et "Structure Familiale et Psychose" qui présideront à toute l'orientation de la théorie exposée dans ce texte. A quoi répond cette tentative ? En quoi la méthode de Gisela PANKOW nous intéresse-t-elle ? Et pourquoi au juste une méthode, serions-tentés de dire ? Le développement de la psychothérapie, lié aux progrès des connaissances psychanalytiques a ouvert la voie à une inflation de travaux relatifs à la prise en charge des psychoses. Les techniques décrites, les principes théoriques dégagés suscitent des formes d'allégeance et de soumission qui maintiennent souvent captif le thérapeute, pris dans son avidité de repérages théorico-techniques standards. La théorie dans ce cas serait à entendre comme un système de défense destiné inévitablement à sécuriser le thérapeute confronté à la psychose, recherchant face à son malaise une méthode thérapeutique miracle "toute cuite et mâchée à l'avance". Pire encore, et nous citons François ROUSTANG "Se soumettre à la théorie d'un autre déjà constituée en la faisant sienne, c'est couler sa propre fantasmatisation dans une rationalité ou rationalisation qui correspond aux fantasmes et désirs d'un autre ou à d'autres fantasmes et désirs que les siens, c'est donc ignorer les siens et les refouler (…)" Une adhésion inconditionnelle à la théorie d'un autre déployée scolairement dans la pratique duelle, c'est redouter de penser par ses fantasmes et "imposer à la cure des formulations, des idées directrices non soutenues par son propre désir", comme le souligne François ROUSTANG. Mais à fonctionner sans l'index d'un appareil théorique serait ramener inévitablement la direction de la cure au pouvoir personnel d'une sorte de "shaman" affublé du "label de psy" dont l'art obscur consisterait en un "grattage mystérieux de l'inconscient". … A moins que l'on ne sombre dans l'expérience clairvoyante d'un prophète dont la doctrine secrète serait minutieusement appliquée à vouloir pénétrer au cœur même… de ce qui lui échappe. Que reste-t-il alors ? On ne peut fonctionner sans support théorique dans la pratique psychothérapique. Mais d'autre part le risque est celui d'être pris et de rester prisonnier d'une fascination sécurisante qu'exerce somme toute la (ou une) théorie des psychoses sur le psychothérapeute ; et quand bien même il n'en serait pas ainsi, comme le note Pierre FEDIDA "les présuppposés théoriques acquis à l'école des traités et des institutions sont de bien fragiles charpentes que le psychotique ne manque pas d'ébranler, de rendre contradictoires, de mettre en défaut". Ces considérations sont propres à confirmer largement les difficultés inhérentes à l'application "d'un dispositif" technique dans la psychothérapie des psychoses. Peut-être pourrions-nous alors trouver une ébauche de réponse dans ce que souligne Harold SEARLES dans "L'effort pour rendre l'autre fou" : "Le psychothérapeute de psychotiques découvre bien vite au contact du malade qu'il a souvent pour seules ressources son analyse personnelle et l'étoffe toujours incertaine de ses qualités humaines individuelles". A cela nous serions tentés d'ajouter que le psychothérapeute, sans renoncer à la théorie à laquelle il doit se référer sans s'y aliéner au point d'en être captif, doit s'autoriser aussi et surtout que, de lui-même. En quoi les travaux de Gisela PANKOW nous intéressent-ils ? Uniquement pour des raisons de méthode. Mme PANKOW élabore ses concepts théoriques à partir de ce qui s'effectue entre le patient et son psychothérapeute en se plaçant à l'intérieur même de la psychose, en empruntant "la voie du dedans" qui ouvre le monde de la psychose dans sa plénitude. Cet accès à l'expérience psychotique, cette entrée dans le monde de communication psychotique se fait en dirigeant l'expérience sur la voie de l'expression verbale, mais "lorsque la parole apparaît qui lie ensemble médecin et malade, cette parole signifie-t-elle ce qu'elle prétend ? En d'autres termes, ajoute-t-elle, savons-nous ce qui se passe dans la psychothérapie d'une psychose ? La pierre que nous jetons dans le gouffre suscite-t-elle toujours un écho ? et l'écho que nous entendons correspond-il à la parole exprimée ? Très souvent nous restons dans le vide. Il faut alors pousser la recherche dans une autre direction". (1963) Psychanalyser, si du moins ce terme conserve ici son sens exact, ce n'est pas donc remettre en mouvement, comme le précise Jean LAPLANGHE, selon Mme PANKOW, une dynamique figée dans un symptôme, ce n'est pas mobiliser des liens inconscients en cheminant le long des chaînes associatives refoulées mais toujours existantes, c'est véritablement tenter d'apporter de l'extérieur la dynamique dans ce qui est figé, la dialectique dans ce qui est hétérogénéité fondamentale, le lien structural dans ce qui se caractérise non comme structure pathologique mais comme déstructuration radicale. "Il ne s'agit pas de remettre en ordre, mais de tenter de greffer ce qui semble n'être jamais venu à l'être". Pour y parvenir le modelage principalement ou le dessin seront utilisés comme médiateur. Dans chaque dessin ou chaque modelage "c'est une manière d'être qui permet au malade ainsi d'entrer en communication avec le médecin, le modelage (ou le dessin) exprime une co-présence avec le médecin, cette co-présence est liée au corps parce que le corps en tant que corps habité est la condition de notre être dans le monde. (1963) C'est peut-être entendre alors par là ce qu'il peut en être d'une recherche dans "cette autre direction" que précisait l'auteur. En s'exprimant à partir du modelage, le patient se retrouve. Le schizophrène a besoin en effet de se retrouver, d'abord dans l'espace où il ne peut plus se situer comme corps et où il devra refaire l'image de son corps dissocié puis accepter de se sentir un être limité et unisexué. Ensuite seulement il retrouvera le temps de son histoire et le pouvoir de la vivre. Ce processus de réintégration personnelle constitue proprement la psychothérapie psychanalytique que nous tenterons d'aborder dans ce travail. Ce n'est que "lorsque la dissociation dans le monde spatial est réparée, que le malade peut entrer dans son histoire et peut alors, éventuellement, entreprendre une psychanalyse selon la méthode classique qui implique une ouverture de la dimension historique de l'existence". De 1979 à 2007 : un cheminement : le mien car je ne m'en suis pas tenu à cette thèse… riche de cette expérience, je voudrais faire valoir que cette lecture est, malgré ce, insuffisante. En mars 2008, lors de mon exposé "Signifiant et Jouissance dans la Psychose" dans le cadre de travail de "L'Espace Clinique Montpellier-Méditerranée", je reprendrai ainsi la question du corps dans la psychose pour argumenter sur "Le Collapsus du signifiant et de la Jouissance". En 2002, Colette SOLER disait : "Certains cliniciens, vous le savez, en ont conclu que les schizophrènes manquaient d'images. Par exemple G. PANKOW considère qu'il faut fabriquer une image au schizophrène. Ce n'est pas forcément notre orientation mais on voit la logique de la chose…" (L'en-corps du sujet). ll
LA PSYCHOSE ET LE CORPS DANS L'ENSEIGNEMENT DE GISELA PANKOW Jacques Puget Article rédigé en 1980, ayant fait l'objet d'une présentation théorico-clinique au Séminaire Privé de Gisela Pankow. Relu et Corrigé par G. Pankow
Une philosophie de l'espace est condition sans laquelle la psychothérapie analytique des psychoses reste nosographie (G. PANKOW - 1977) Beaucoup d'auteurs s'accordent aujourd'hui sur l'existence d'un monde psychique psychotique, asymbolique et d'un monde névrotique, symbolique. "C'est dans un accident du registre symbolique et de ce qui s’y accomplit, à savoir la forclusion du Nom-du-Père à la place de l’Autre et dans l'échec de la métaphore paternelle que nous désignons le défaut qui donne à la psychose sa condition essentielle avec la structure qui la sépare de la névrose".(J. LACAN - 1957) Nous pensons alors judicieux de rappeler en ce point que la forclusion du Nom-du-Père consacre 1'inaccession et l'inaccessibilité du sujet à l'ordre symbolique, puisque, de cet ordre, le père est le garant. A strictement parler, chez le sujet psychotique "Il faudrait aller jusqu'à lui refuser tout usage correct du langage. De fait, les auteurs sont unanimes à signaler, chez le schizophrène, des troubles fort graves du langage. Ils les décrivent différemment parce qu'ils les abordent en fonction de conceptions relatives à la nature, aux fins et aux mécanismes du langage, qui elles-mêmes divergent presque totalement. Mais à travers ces variantes de la description, on repère pourtant sans trop de peine un noyau central et identique. Il correspond à ce que nous avons désigné sous le titre de confusion du signifiant et du signifié. Cette confusion signe en fait l'échec radical de la métaphore linguistique. (...)Que tout ceci entraîne ou ait pour corrélat quelque image morcelée du corps propre, consciente ou non, plus ou moins promptement décelable dans le discours ou les productions inconscientes (rêves, dessins, modelages, etc...) du sujet, va nous être évident et même de multiple manière. En premier lieu, on acceptera que l'inaccession au symbolique proprement dit et, avant lui, à l'image spéculaire, bloque le sujet à un moment de son devenir où, comme on l'a vu au Chapitre II il ne saurait y avoir d'image unitaire du corps. LACAN en fournit la démonstration tant dans son célèbre article sur le stade du miroir que dans son étude de l'Encyclopédie française sur la famille. Mais on peut aussi choisir une autre approche pour rendre raison de ce que nous apprend ici la clinique. La constitution de l'image du corps carme Gestalt suppose la mise en place et en œuvre d'un système de références tout particulier. Pour et par cette Gestalt, en effet, toute partie du corps est constamment présente et présentée dans tout autre. Si, cependant, cette identité est prise en quelque sorte à la lettre par l'imagination ou la perception imaginaire du sujet, si elle n'est pas retenue par lui carme purement imaginaire, c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas pour le sujet d'une identité non simplement identique, d'une identité d'éléments non identiques, le sujet aura une image incohérente et fragmentée du corps puisque certaines parties diverses de ce corps seront apprésentées carme se confondant purement et simplement entre elles (tels, par exemple, tous les orifices corporels) - alors que, déformation différente, certaines autres parties pourront s'en trouver exclues ou projetées à l'extérieur (comme la malade qui voit ses yeux devant elle et ne voit qu'eux). A la vérité, toute élaboration d'une image unitaire du corps sans accession au niveau du symbolique, au niveau de la métaphore (entendue au sens le plus large et non au sens restreint où LACAN l'oppose à la métonymie) est impossible, nous volons dire sans accession à cet ordre où ce qui doit être tenu peur le même n'est pourtant pas, simplement, le même". (A. DE WAELHENS - 1972) On le voit bien : inaccession au symbolique, constitution fondamentalement perturbée du triangle œdipien et dissociation de l'image du corps sont les pièces d'un même ensemble, les moments articulés d'une même structure. Que sera désormais ce sujet psychotique, privé de la dimension symbolique du langage ? Quel sera son mode de communication ? Le problème, pour nous, n'est plus, en effet, de comprendre cet échec de la métaphore linguistique, ni d'où il vient. La difficulté serait plutôt, lorsque la parole apparaît qui lie ensemble le thérapeute et le malade, de saisir ce qu'il peut en être dès lors d'une psychothérapie analytique entreprise avec un psychotique. Car si c'est précisément au niveau du phénomène psychotique que nous voyons le signe linguistique se dissocier en ses éléments constitutifs, signifiants et signifiés, la parole que nous écoutons- Signifie-t-elle alors vraiment ce qu'elle prétend ? En d'autres termes, dès lors que nous nous orientons sur la voie de l'expression verbale, ne sommes-nous pas confrontés à un Hiatus impressionnant entre notre capacité de compréhension des processus schizophréniques et notre difficulté certaine à trouver accès dans le monde de communication psychotique ? Ce qui, en ce moment, nous laisse hésitant, en ce point de notre réflexion où nous sommes à présent parvenus, c'est cette fameuse parole du sujet psychotique quant à son articulation et son "décryptage" au niveau même de "l'être-ensemble" du médecin et du patient. Car s'il est vrai que l'espace psychothérapeutique s’instaure aussi de la seule parole, qu’en est-il alors au juste de la psychothérapie d’un psychotique, qui, sans aucun doute parle, mais dont la parole est dissociée. Que cherche à dire cette parole ? Autrement dit qu’entendons-nous vraiment ? "Y-a-t-il toujours un écho lorsque nous jetons une pierre dans le gouffre de la psychose ?". (G. PANKOV-1973) Y-a-t-il une relation entre cette parole que nous lançons dans l’abime du malade, et sa réponse ? Nous demeurons trop souvent dans un vide C'est l'occasion de rappeler ici, la fréquence de la référence au vide dans le propos des patients psychotiques ; le vide, cet "espace sans lieu" qui nous indique l'état de non-existence de nos patients - vide est leur vie, leur pensée, leur corps comme contenant. Psychothérapeutiques seraient sans doute les réparations d'un tel vide, mais, "elles ne tolèrent pas le vide du patient et le psychothérapeute ne tarde pas à se donner lui-même comme objet imaginaire d'incorporation idéale. Façon de remplir le vide et aussi risque d'imiter Le malade à s'y précipiter. (On tonnait ces suicides intervenant sur la phase d'amélioration symptomatique)" (P. FEDIDA - 1978) Mais vide aussi de la parole dissociée en ce sens qu'il est difficile voire même impossible de retrouver à travers la demande adressée au psychothérapeute le désir inconscient.C'est ce qu'exprime Gisela PANKOW en disant que le psychotique échappe au transfert. Les questions qui affluent s'appellent, comme on-le voit, l'une l'autre pour interroger cette rencontre du thérapeute et du malade, dès lors que l'expérience est dirigée sur la voie de l'expression verbale. Entendons aussi que la parole, médiat essentiel du rapport psychothérathérapeute-patient, ne saurait pouvoir assumer à elle seule une quelconque valeur thérapeutique. Car comment ce qui est expression d'un vide abyssal pourrait-il à lui seul combler ce vide ? La question qui se pose à nous finalement est alors celle de savoir sous quelles conditions peut-on trouver accès à l'expérience psychotique et amener un tel patient à communiquer avec nous ? Entendons la réponse ainsi : par une parole qui se rapport explicitement au corps, car tel sera l'axe sur lequel sera centré notre travail. Ces remarques constituent, nous semble-t-il, l e préalable nécessaire à une approche de la méthode de psychothérapie analytique développée et conceptualisée depuis 1951 par Gisela PANKOW qui proposait la formule suivante : "Il y a un seulement un inconscient. La différence entre la névrose et la psychose consiste en ce que des structures fondamentales de l'ordre symbolique qui apparaissent au sein du langage et qui contiennent l'expérience première du corps, sont détruites dans la psychose, alors qu'elles sont simplement déformées dans la névrose". On pourrait de là, très certainement inférer que ce qui vient d’être mentionné ne recèle ni une découverte ni une transformation conceptuelle de la psychose. Il est en effet toujours question d’échec des processus de symbolisation. Mais s’il est vrai que le processus de symbolisation, "l’espace" psychothérapeutique trouvera dès lors sa spécification opératoire d’une technique analytique appropriée pour aborder le processus de destruction au niveau du registre symbolique. Dans son article « Image du Corps et Objet Transitionnel’ (1976) Gisela PANKOV souligne qu’il ne suffit pas de parler de "Forclusion " et " d’interruption de la chaine associative ". A cause des rechutes, j’ai abandonné « la recherche du refoulé » chez les psychotiques, c’est-à-dire j’ai cessé de toucher aux conflits inconscients tels qu’ils sont saisissables à travers les ilots de relations objectales, et j’ai tenté au contraire de réparer des structures à partir même des zones de destruction et de leurs débris de structures symboliques. C’est pourquoi j’ai essayé un accès dynamique à la psychose ; c'est-à-dire que j’ai tenté de développer une dialectique dans un mode de fragmentation, pour intervenir dans les processus de destruction même en me servant de l’image du corps définie par deux fonctions symbolisantes." I - DISSOCIATION ET METAPHORE GEOLOGIQUE - DONNEES PRINCIPALES DE L'IMAGE DU CORPS. La référence phénoménologique est ici fondamentale, comme si elle portait témoignage d’une prédilection psychotique pour l’explicitation du concept de dissociation, Et la ‘’Spaltung‘’ gagne de fait de se concevoir comme relevant d’un état de bouleversement ou de dévastation, pour lequel la métaphore géologique est des lors si fréquemment utilisée. La phénoménologie vient ainsi ouvrir a la psychanalyse la compréhension de l’univers psychotique qui semble appeler une approche descriptive d’un certain être-au-monde, ou d’un certain ‘’monde’’. En suivant ici les travaux de Gisela PANKOW, c'est de la "Daseinsweise" (Mode d'existence) du schizophrène dont il est question car l'auteur saisit la psychose au niveau même des phénomènes de dissociation du corps vécu. Le mouvement réflexif analytique opéré par Gisela PANKOW reprend la méthode descriptive que Sigmund FREUD nous a légué et qu'elle nomme dynamique de la "stratification" : "Par cette expression nous entendons la description des diverses couches psychiques dans lesquelles se situent les phénomènes observés chez les malades, mais en tant que ces couches psychiques entretiennent entre elles des rapports mouvants dynamiques, qui peuvent en fin de compte être compris logiquement et véritablement déchiffrés. En recherche psychanalytique la dynamique de la "stratification" est applicable tant à la névrose qu'à la psychose. FREUD nous a laissé cet instrument précieux qui nous permet de jalonner le terrain inexploré de la psychose." (1956) C'est dans cette perspective, autrement dit, que se situe son œuvre. "Nous nous plaçons pour le moment à l'intérieur même de la psychose et nous essayons de décrire ce qui se passe au niveau de cette intériorité constamment menacée. (...) Ainsi l'univers de la psychose apparaît-il comme un univers morcelé chaque fragment est souvent ressenti comme étant un monde séparé et ayant perdu toute connexion interne avec les autres fragments. Entre ces parties il n'y a qu'un vide abyssal, un néant." (1956) Pour définir cette destruction de la psychose, Gisela PANKOW parle, certes, de spaltung ou de dissociation mais dans une acceptation technique reformulée avant tout au niveau de l'image du corps : "Je préfère ne pas parler de projection parce que FREUD a employé ce terme dans la paranoïa pour montrer comment une partie du conflit intérieur de défense a été projetée au dehors. D'après ma théorie, une telle approche n'est pas suffisante pour caractériser les phénomènes de dissociation dans la psychose et tout spécialement dans la schizophrénie, étant donné que le corps du schizophrène n'est plus vécu comme unité. Il ne s'agit donc pas de conflits au sens classique, mais de "conflits de la spatialité du-corps-vécu", corps qui, chez le schizophrène, se brise en un tas de fragments. (...) La dissociation de l'image du corps peut apparaître sous des aspects différents ; ou bien une partie prend la place de la totalité d'un corps de telle manière qu'il puisse encore être reconnu et vécu comme un corps limité ; ou bien, il se produit la confusion, spécifique de la psychose, entre le dedans et le dehors. Ainsi, des débris de l'image du corps réapparaissent dans le monde extérieur sous forme de voix ou d'hallucinations visuelles. Par l'image du corps telle que ses parties perdent leur lien avec le tout pour réapparaître dans le monde extérieur. détruits. Les méthodes, permettant d'expliquer par exemple à un névrosé les conflits qu'il a pour ainsi dire projetés sur son entourage ne peuvent pas être appliquées chez un schizophrène. Car avant de saisir un conflit intérieur dans sa projection sur le monde extérieur, le schizophrène devrait être capable de savoir qui il est, c'est-à-dire qu'il a besoin de retrouver un corps limité et saisi comme une unité.Cette absence de lien entre le dedans et le dehors caractérise la schizophrénie ; il n'y a pas de chaînes d'associations permettant de-retrouver-le-lien entre-les-débris detels mondes le terme de dissociation, je définis donc la destruction de - C'est pourquoi ma méthode de structuration dynamique de 1 limage du corps vise d'abord, chez le schizophrène, la dialectique entre forme et contenu de cette image pour réparer et retrouver l'unicité du corps. Si le corps a retrouvé ses limites, le malade peut être capable d’entrer ’dans le temps de son histoire". (1969) On voit schématiquement que la psychothérapie analytique peut ici se concevoir comme la tentative de reconstruire, chez le sujet psychotique, l'image de son corps dissocié en permettant au patient d'accepter de se sentir un être limité et unisexué. C'est en ce sens que le corps est saisi comme modèle d'une structure spatiale permettant un accès analytique basé sur la dialectique même du corps habité. "En effet, la corrélation entre les parties et la totalité du corps m'a permis d'engager le malade psychotique dans un mouvement dialectique. C'est uniquement au titre de la reconnaissance d'une dynamique spatiale que j'introduis l'image l’image du corps.(G. PANKOW - 1969) En soulignant autrement dit que le corps prend pouvoir de figuration spatiale privilégiant le statut de la forme avec sa frontière de démarcation entre un "dehors" et un "dedans", Gisela PANKOW nous invite à une sorte de "géométrie existentielle" avec "l'espace du dedans" et "l'espace du dehors" accordant dès lors à la surface une dimension symbolique. De fait, dans l'article de Didier ANZIEU (Le Moi-Peau - 1974) on retrouve cette notion de "Surface" qui a gagné du terrain dans la recherche analytique "La peau, c'est la surface qui marque la limite entre le dedans et le dehors et contient celui-ci à l'extérieur». Ce que souligne aussi D.W. WINNICOTT en 1951 : "On peut dire que pour tout individu qui a atteint le stade de l'unité (avec une membrane qui l'enclôt et délimite un intérieur et un extérieur) il existe une réalité intérieure, un monde intérieur riche ou pauvre, en paix ou en conflit". Comprenons alors que la conceptualisation ici soulignée, s'instaure de la saisie d'une dynamique dans l'espace du corps vécu ; l'accès à l'autre, à quelqu'un qui n'est pas soi-même, étant élaboré à partir "des conflits du champ spatial", Comme le processus de destruction dans la psychose s'attaque au processus de symbolisation, il nous faut aborder les destructions au niveau du registre symbolique. "L'accès thérapeutique à la psychose doit se référer à une onction symbolisante, parce que une telle fonction en tant qu'"ensemble de systèmes symboliques", vise "une règle d'échange", une loi immanente du corps qui est implicitement donnée par la fonction fondamentale de l'image du corps définie par deux fonctions symbolisantes. Ces fonctions permettent d'abord de reconnaître un lien dynamique entre la partie et la totalité du corps (première fonction fondamentale) et ensuite de saisir, au-delà de la forme, le contenu et le sens même d'un tel lien dynamique (deuxième fonction fondamentale de l'image du corps). La première fonction de l'image du corps concerne uniquement sa structure spatiale en tant que forme ou Gestalt, c'est-à-dire en tant que cette structure exprime un lien dynamique entre les parties et la totalité. Un malade qui, par exemple, modèle pour son médecin un corps où manque un membre sera ou non capable de reconnaître ce marque. Dans le premier cas, il s'agirait -d'un trouble névrotique saisissable dans l'histoire du sujet. Dans le deuxième cas, le trouble correspondrait à une destruction de la saisi du corps, non accessible à une analyse classique. La seconde fonction de l'image du corps ne concerne plus la structure carme forme mais comme contenu et sens. C'est ici que l'image comme représentation ou reproduction d'un objet, ou même encore comme renvoià autre chose, joue un rôle considérable". (G. PANKOW - 1969) Nous voudrions, à présent, discerner dans le travail de Gisela PANKOW, la convergence entre l'image du corps, définie par ses deux fonctions symbolisantes, et le processus de symbolisation tel que D.W. WINNICOTT l'a saisi grâce à l'objet transitionnel. II - DONNEES PRINCIPALES DE L'OBJET TRANSITIONNEL La substance de ce paragraphe sera étoffée au moyen des quelques ouvrages suivants: "De la Pédiatrie à la Psychanalyse" et "Jeu et Réalité" de D.W. WINNICOTT Les articles de Gisela PANKOW : "Image du Corps et Objet Transitionnel" (in l' Evolution Psychiatrique) "Corps et Symbole" (in Structure Familiale et Psychose) " La Méthode des Greffes de Transfert" (in Pathologie et Image du Corps) "Il est bien connu que les nouveau-nés sont enclins à utiliser dès leur naissance le poing, les doigts, les pouces pour stimuler la zone orale érogène, pour satisfaire les pulsions orales et aussi tout simplement pour les sucer, car ils trouvent la quiétude dans cette association de la bouche et des doigts. On sait également que quelques mois plus tard, les nourrissons garçons ou filles, prennent plaisir à jouer avec des poupées ; la plupart des mères mettent d’ailleurs à leur disposition un objet particulier, escomptant que l'enfant s'y attachera de façon habituelle et tyrannique. Il y a une relation entre ces deux ordres de phénomènes qui sont séparés par un intervalle de temps; le passage de l'un à l'autre peut être étudié avec profit en utilisant un matériel clinique important qui a été quelque peu négligé jusqu'à présent. Ceux qui connaissent bien tout ce qui intéresse et préoccupe les mères n'ignorent pas les schèmes de comportement très riches que présentent ordinairement les nourrissons lorsqu'ils font usage de leur première possession "non-moi". Ces schèmes, qui sont ainsi manifestés, peuvent faire l'objet d'une observation directe. (...) J'ai introduit les expressions "objet transitionnel" et "phénomène transitionnel" pour désigner la zone d'expérience qui est intermédiaire entre la pouce et l'ours en peluche, entre l'érotisme oral et la relation objectale, entre l'activité créatrice primaire et la projection de ce qui a déjà été introjecté, entre l'ignorance primaire de la dette et la reconnaissance de cette dette. (...) Ce à quoi je me réfère -on l'a maintenant généralement reconnu, je crois- ce n'est pas au bout de tissu, à l'ours en peluche auxquels le bébé a recours ; ce n'est pas tant à l'objet utilisé qu'à 1'utilisation de l'objet. J'attire l'attention sur le paradoxe impliqué dans l'utilisation faite par le petit enfant de ce que j'ai appelé l'objet transitionnel. Je demande qu'un paradoxe soit accepté, toléré et qu'on admette qu'il ne soit pas résolu. On peut résoudre le paradoxe si l'on fuit dans un fonctionnement intellectuel qui clive les choses, mais le prix payé est alors la perte de la valeur du paradoxe (...) L’objet transitionnel n’est pas un objet interne, c'est une possession. Cependant, pour le nourrisson, ce n'est pas non plus un objet externe". (D.W. WINNICOTT) D'où vient l'importance que WINNICOTT attache à ces types d'objets et de phénomènes ? Je citerai à cet effet l'article de J. B. PONTALIS : "L'espace transitionnel et l'acceptation du paradoxe" (in Entre le rêve et la douleur 1977) 1°) "Le champ du transitionnel prend son origine et se déploie entre le subjectif et l'objectif : il est ce que l'auteur nomme le champ de l'illusion. De notre point de vue, l'objet vient de l'extérieur, mais l'enfant ne le conçoit pas ainsi. Il ne vient pas non plus de l'intérieur : ce n'est pas une "hallucination". Cliniquement, l'objet transitionnel n'est pas susceptible d'un contrôle magique (défense maniaque), à la différence de l'objet interne défini par M. KLEIN, ni placé hors de contrôle, comme l'est la personne réelle de la mère. 2°) Le statut du transitionnel est donc un paradoxe. Et l’auteur tient pour essentiel au développement de l'enfant (et plus généralement du sujet humain) que ce paradoxe soit accepté et respecté ; il n'y a pas lieu de le contester et de chercher à le résoudre : "L'objet et le phénomène transitionnels apportent dès le départ à tout être humain quelque chose qui restera toujours important poux lui, à savoir un champ neutre d'expérience qui ne sera pas contesté". Ce n'est pas tant, on le voit, l'objet en cause qui compte que l'utilisation de cet objet. 30) L'aire des phénomènes transitionnels constitue un espace psychique propre entre le dehors et le dedans, espace virtuel, potentiel, où WINNICOTT voit l'origine de la créativité. La créativité (terme que nous ne pouvons accepter qu'avec réticence) est à situer entre 1'investissement excessif du monde subjectif du schizoïde qui perd, du coup, contact avec le réel, et la complaisance soumise (compliance) envers La réalité extérieure qui a pur corollaire, elle, la perte de contact avec la réalité psychique. Elle est condition d'un échange entre le dehors et le dedans". III CONVERGENCE'-ET APPLICATION THEORIQUE La notion d'objets transitionnels est ici essentielle à la compréhension de la technique analytique conceptualisée par Gisela PANKOW ; technique qui s'instaure, de fait, du processus de symbolisation dont l'objet transitionnel est une base de départ. Prenons appui, à cet effet, sur la lecture du texte de WINNICOTT consacré à "la localisation de l'expérience culturelle" (in Jeu et Réalité - P.134): "J'ai soutenu que lorsque nous sommes témoins de l'emploi que fait un petit enfant d'un objet transitionnel - la première possession non-moi - nous assistons à la fois au premier usage du symbole par l'enfant à la première expérience du jeu. (...) l'objet est un symbole de l'union du bébé et de la mère (ou d'une partie de la mère). Ce symbole peut être localisé. Il occupe une place dans l'espace et le temps, là et où la mère-se trouve elle-même en transition entre deux états. L'utilisation d'un objet symbolise 1'union de deux choses désormais séparées, le bébé et la mère, en ce point, dans le temps et dans l'espace où s'inaugure leur état de séparation". (1976) Ce texte nous permet d'articuler deux remarques que nous tenterons de synthétiser comme suit: 1°) Il semble tout à fait essentiel, en ce point où nous sommes parvenus, de souligner ici la dimension primordiale du jeu. On sait d'ailleurs la place accordée au jeu (playing) par WINNICOTT ; place qui est venue à s'imposer et à se fonder tout au cours de sa pratique psychothérapeutique tant auprès des enfants qu'auprès des adultes. Entendons par là que la technique analytique utilisée par WINNICOTT auprès de ses malades, est 1e jeu, c’est-à-dire "cet espace non érotique entre la symbiose et la séparation". Jouer, autrement dit, c'est habiter une aire qui se trouve dans 1'entre-deux du dehors et du dedans, du moi et du non-moi, de l’enfant et de sa mère, du corps et du langage. L'aire du jeu n'est autre que l’espace potentiel Ceci appelle d`utiles confrontations avec la méthode analytique de Gisela PANKOW et nous conduit, de fait, au niveau même de notre seconde remarque. 2°) La pratique psychothérapeutique élaborée par Gisela PANKOW vient rappeler que le jeu dont elle se conçoit prend pouvoir à partir de l'acte que le médecin fait faire au malade - le modelage - l'introduisant, dès lors, dans ce même espace du jeu, dans cette même "zone intermédiaire" qui se situe entre "1a réalité psychique interne" et 1e "monde externe". Le modelage, trouve ici sa spécification technique opératoire du "référant symbolisant" dont il s'instaure. Ce "référant symbolisant" est l'objet transitionnel c'est-à-dire "ce point dans l'espace où s'inaugure la symbiose entre mère et enfant" et qui se situe dans le champ potentiel. Car c'est precisement cette "suture cette charnière dans la dynamique et dans la dialectique de l'espace" qui a retenu l'attention de Gisela PANKOV. Peut-être sommes-nous mieux placés, ces considérations une fois soulignées, pour indiquer certains aspects de ce quepeut être ce processus de modelage. Notre première remarque voudrait se formuler à partir d'une interrogation. Il semblerait, de fait, que le psychotique échappe au transfert. Car si c'est précisément au niveau même du phénomène psychotique que le signe linguistique est dissocié en ses éléments constitutifs signifiant et signifié, nous pouvons, autrement dit, inférer, comme le ponctue Gisela PANKOW, que la parole du psychotique est "comme cassée et dissociée, en ce sens qu'il est impossible de retrouver à travers la demande adressée à l'analyste le désir inconscient". Comment donc parer à une telle difficulté dans la pratique psychothérapeutique des psychoses? Entendons plus précisément : comment préparer le sujet psychotique, et tout spécialement le schizophrène autransfert ? "La parole étant chez lui dissociée, on a tenté de se servir de l'acte pour établir le contact avec lui. Mais si l'acte dont lemédecin se sert vis à vis du malade ne répond qu'à la satisfaction d'un besoin, il n'a aucune valeur thérapeutique. C'est seulement en tant qu’il vient combler le vide de la parole dissociée et susciter la -reconnaissance, que l’acte a sa place en thérapie." (G. PANKOW - 1961) Cet acte est très précisément celui que le médecin est le modèle exemplaire dont on peut se servir analytiquement, nous allons demander au malade un acte se référant à la structure de son corps : nous lui demandons de prendre de la pâte à modeler et de faire quelque chose pour nous". (G.fait faire par le malade en lui demandant de modeler pour lui: "Comme le corps, dans la dynamique de sa structure spatiale, PANKOW -1961) Le modelage sert pour ainsi dire de "greffe" pour amener le malade à nous rencontrer. Il devient "greffe d’transfert", terme par lequel Gisela PANKOW caractérise la "symbiose" en tant que "participation affective" du malade et du psychothérapeute. Comprenons, dès-lors, que le-processus du modelage est très "précisément, la manière même où le malade entre en communication avec nous. Le modelage exprime ainsi une co-présence avec le médecin. Cette co-présence cet "être-ensemble" (Miteinander Sein) du médecin et du malade, permet autrement dit qu'une symbiose en tant que pré transfert soit possible. Le modelage, avons-nous dit, signifie la rencontre du malade et du médecin il l'engage de fait dans le champ potentiel - Nous sommes dès lors tentés de rapprocher ce processus de modelage de l'objet transitionnel de WINNICOTT. Mais, précise Gisela PANKOW : "L'objet modelé n'est pas un objet transitionnel car le malade ne le découvre pas, il le crée -Tous les deux, l'objet transitionnel aussi bien que le modelage doivent aider le malade à symboliser. Mais ce processus créateur ne pourrait pas se produire sans une symbiose, c'est-à-dire sans cette charnière dans la dialectique de l'espace". (1976) Le processus de modelage s'avère ainsi donc un moment-initial et pratique de la théorie. Nous voudrions terminer ce chapitre par deux autres réflexions. La première nous conduit à souligner que ce qui compte ici et avant tout c'est cet acte que le malade fait pour nous. 11 fait. Et à partir du moment où il fait quelque chose pour nous, il est là. Là, dans cette co-présence avec-nous. Et c'est à partir de ce "Là", de çet "être ensemble" que la parole sort. Parole qui se réfère explicitement au corps. Car "cette coprésence est liée au corps parce que le corps, en tant que corps habité est la condition de notre être dans le monde". (G. PANKOW - 1956) Notre seconde réflexion nous permettra de conclure en précisant que ce processus de symbolisation, dont l'objet transitionnel est la base de départ, a été abordé par Gisela PANKOW, non pas sur le plan topique, mais sur le plan structural, en se servant des deux fonctions fondamentales de l'image du corps. C'est cette manière dialectique d'utiliser l'image du corps et son aspect symbolisant qui permettra au psychotique, et tout spécialement au schizophrène, la reconnaissance des formes, de situer un objet par rapport à un autre un entourage qui a une structure, des êtres qui ont des liens. Car ce qui est cassé c'est la Référence Symbolique. |