En contrepoint de ce livre noir de la psychanalyse qui a fait couler beaucoup d’encre, je propose ce livre bleu, bleu comme le ciel entre les branches des oliviers de Provence, bleu comme tes yeux, comme ces télégrammes que les habitants de Paris s’envoyaient au début du siècle et qu’on appelait des « petits bleus ». C’étaient, si l’on peut dire, les « mails » de l’ancien temps ; ils ont disparu pendant ou peu après la guerre de 1945. Ce livre bleu, écrit au jour le jour, sous forme de courtes nouvelles, sera tout d'abord une approche clinique et théorique de ce qu'est la psychanalyse, mais aussi un regard sur le monde que nous vivons, une incursion dans les champs voisins de la littérature et du cinéma, de l'art mais aussi de la politique. J'aimerais en effet, au fil de ces pages, m'interroger, en réactualisant la question bien sûr, sur ce que Freud appelait « malaise dans la civilisation ». Dans cette interrogation, je donnerai à la fonction du père, dans la psychanalyse et dans la société, la place éminente qui lui revient, place pourtant dangereusement mise à mal de nos jours, comme l'indiquait Lacan dans un de ses derniers séminaires. Il y évoquait en effet sa « dégénérescence catastrophique » dans le champ social. Je souhaite aussi mettre ces modestes textes sous l'égide, sous l'autorité de notre grand Michel de Montaigne qui, en ses Essais, suggérait quelle attitude il convenait d'avoir envers les écrits de ceux qui nous ont précédés; celle, tout d'abord, de faire « tout passer par l'étamine et de ne rien loger dans sa tête par simple autorité et à crédit », puis celle de choisir si on peut, sinon de demeurer en doute, car, nous dit-il, « il n y a que les fols pour être certains et résolus ». Cependant, tout comme les abeilles butinent de fleurs en fleurs pour faire leur miel et qu'une fois fait, il n'est plus alors « ni thym ni marjolaine », de même, ce doute levé, les écrits des anciens deviennent les nôtres. Parmi ces écrits, ceux de Freud mais aussi ceux de Lacan. Ils exigent de nous une lecture singulière.
Liliane Fainsilber
Le Livre bleu d'une psychanalyste 
PREFACE
Liliane Fainsilber, dans son ouvrage Le Livre bleu d'une psychanalyste, déclare se situer en contrepoint de ce livre noir de la psychanalyse (polémique qui a fait couler beaucoup d'encre) et justifie ce titre en se référant à ces télégrammes nommés « petits bleus » qui étaient envoyés par pneumatique aux habitants de Paris au moyen de canalisations souterraines. Ce livre, écrit au jour le jour, sous forme de courtes nouvelles, est une véritable élaboration d'une clinique psychanalytique du quotidien, solidement articulée au texte princeps de Freud Malaise dans la civilisation ; en effet c'est autour de la fonction du père dans la psychanalyse qu'elle regarde le quotidien du monde dans lequel nous vivons, en questionnant la littérature, l'art, le cinéma et la politique. Sa lecture singulière des textes de Lacan et les commentaires avisés qu'elle en fait sont solidement ancrés dans le texte freudien qu'elle fréquente assidûment. C'est ce qui donne tout son poids à son œuvre, dans le champ de la parole et du langage, témoignant de la richesse de sa pratique de psychanalyste dans son accompagnement du sujet en quête de sa vérité. Le souci d'une pratique rigoureuse va de pair avec celui de la transmission, ce qui pouvait déjà se repérer dans deux de ses ouvrages précédents. L'un, Éloge de l'hystérie masculine Sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse (1996), témoignait de la nécessité de réinventer à chaque fois, dans chaque cure, la psychanalyse du fait même de son intransmissibilité. L'autre, Lettres à Nathanaël. Une invitation à la psychanalyse (2005), mettait l'accent sur la nécessité, pour l'analyste, de prendre en considération la ferveur qui, comme l'amour et la haine, est un affect. Cette ferveur (qu'elle nomme pertinemment « sueur de l'ignorance », en tant qu'attente de savoir) a, selon elle, sa fonction dans la transmission de la psychanalyse en permettant à chaque analyste de remettre sans cesse en question la théorie analytique, en fonction de ce qu'il découvre de son propre savoir inconscient, par le biais de ce que lui disent ses analysants dans leurs symptômes et leurs rêves, en fonction également de ce qu'il déchiffre des élaborations théoriques des autres analystes dans le débat qu'il poursuit avec eux. Ces ouvrages antérieurs, ainsi que celui qu'elle publie aujourd'hui, démontrent à l'évidence qu'à l'instar de l'inconscient, Liliane Fainsilber persévère, insiste - sans y résister - dans sa recherche des manifestations toujours partielles de la vérité. À preuve les nombreux exemples et vignettes qui jalonnent Le Livre bleu. En voici un parmi tant d'autres. À propos d'une amusante expression : « S'agiter comme un Diable dans un bénitier », Liliane Fainsilber évoque une fresque qu'elle a eu l'occasion de voir, représentant « une femme exorcisée par deux prêtres. Elle crachouillait deux ou trois petits démons qui lui sortaient par la bouche et s'envolaient aussitôt ». Cette fresque la poussera à relire Charcot - qui s'était beaucoup intéressé aux diables et aux sorcières. Le détour par les Leçons du mardi de Charcot, où il décrivait les grandes épidémies d'hystérie collective du moyen-âge, telles celles des possédées de Loudun ou des sorcières de Salem, permet de comprendre le pas franchi par Freud dans sa conception de l'attaque hystérique. Pour lui, en effet, et il le démontre avec ce beau cas d'hystérie masculine, celui d'Une névrose démoniaque au dix-septième siècle, « Le diable n'est certainement rien d'autre que la personnification de la vie instinctuelle inconsciente et refoulée » ainsi, d'ailleurs, que nos rapports ambivalents à l'égard du père. Liliane Fainsilber nous dit : « Avec ce livre bleu d'une psychanalyste j'ai dessiné, par une approche la plus simple et vivante possible, ma lecture singulière de l'invention par Freud de cette science de l'inconscient, puis de son radical renouvellement par Lacan, avec l'aide du langage.» La lecture de son livre m'autorise à parler d'un pari pleinement réussi et, pour conclure, je citerai notre maître Lacan : «La psychanalyse est actuellement la seule discipline peut-être qui soit comparable à ces arts libéraux, pour ce qu'elle préserve de ce rapport de mesure de l'homme à lui-même - rapport interne, fermé sur lui même, inépuisable, cyclique, que comporte par excellence l'usage de la parole. C'est bien en quoi l'expérience analytique n'est pas décisivement objectivable. Elle implique toujours au sein d'elle-même l'émergence d'une vérité qui ne peut être dite, puisque ce qui la constitue, c'est la parole, et qu'il faudrait en quelque sorte dire la parole elle-même, ce qui est à proprement parler ce qui ne peut pas être dit en tant que parole. » (Le Mythe individuel du névrosé, 1952) Je terminerai en reprenant le souhait formulé par Liliane Fainsilber au début de son ouvrage de « mettre ces modestes textes sous l'égide, sous l'autorité de notre grand Michel de Montaigne qui, en ses Essais, indiquait quelle attitude il convenait d'avoir envers les écrits de ceux qui nous ont précédés; celle, tout d'abord, de faire « tout passer par l'étamine et de ne rien loger dans sa tête par simple autorité et à crédit », puis celle de choisir si on peut, sinon de demeurer en doute, car, nous dit-il, « il n'y a que les fols pour être certains et résolus ». Son souhait est pleinement réalisé. Docteur Claude-Guy BRUÈRE-DAWSON Psychanalyste Professeur Émérite des Universités |